Toujours dans le coffret de Radio Nova, que j'explore petit à petit, l'année 1965 délivre deux bijoux : Bird's lament de Moondog [1] et Song for my father de Horace Silver.
Bird's Lament n'a pas d'âge. Le titre, un hommage à Charlie Parker, sonne comme de la musique classique jouée comme telle par des musiciens de Jazz.
Song for my father, sorti en 1965 sur le label Blue Note est un pur morceau de funk intellectuel, avec sa suite d'accords qui ravit d'intelligence. Encore merci Nova.
En ce moment, j'explore le coffret de Radio Nova, Les racines de Nova, soit les années 1956 - 1980 vues à travers la radio si elle avait existé. J'emporte chaque jour plusieurs CD. J'en glisse un dans l'autoradio et je roule comme ça, au son d'une année. En 1974, c'était Astor Piazolla, Sparks, Henri Guédon, Tom Waits, Pierre Akendengue, Andy Bey, mais devinez qui m'a scotché en pleine zone commerciale : Blue Oyster Cult. Dominance and submission est un morceau heavy-rock brutal et racé à la fois, avec sa suite d'accords pas tout à fait attendue. Du hard-rock aiguisé et précis comme de la New-Wave.
Gary McFarland était un vibraphoniste, un orchestrateur, arrangeur, compositeur de Jazz doué pour la pop. Il est mort très jeune, à seulement 38 ans, après avoir bu dans un verre empoisonné dont on ne sait finalement pas s'il lui était destiné. Avant cet épisode tragique, il aura démontré ses talents d'orchestrateur et d'arrangeurs sur une bonne poignée d'albums pour le label Verve dans les années 60 (et enregistré certains en vedette), joué pour les autres et fait partie de l'aventure Skye avec le guitariste Gabor Szabo et le vibraphoniste Cal Tjader. Il est surtout pour moi, depuis que j'ai découvert un de ses albums sorti chez Verve en 65, le type qui aura le mieux réussi à imiter le bruit de la bulle de savon. La bulle de savon qui claque en faisant blop !, la bulle de savon qu'on suit des yeux comme un enfant, que l'on regarde flotter dans les airs en se sentant aussi léger qu'elle.
Gary McFarland est un Jazzman qui a mal tourné. Connu des amateurs de Jazz pour son travail d'arrangeur sur les grands orchestres (il a enregistré un disque dans ce rôle, paraît-il très bon, avec Bill Evans) il commit l'irréparable en 64 en employant tout son talent à rendre plus qu'évanescentes les compositions de tous jeunes Beatles, dans un style ultra cool au délicat parfum de bossa. Le style Gary McFarland ? prenez un fredonnement détaché des mélodies associé à un jeu de vibraphone des plus subtils, assaisonné du jeu de quelques très bons musiciens, dont Antonio Carlos Jobim lui-même à la guitare sur I want to hold your hand et vous obtenez la quintessence de l'élégance sonore, lorsque tout paraît facile sans jamais l'être.
Certains puristes du Jazz ne pardonnèrent pas à Gary McFarland de mettre ainsi son talent au service de la musique vulgaire tandis que Verve pouvait se frotter les mains devant le succès de Soft Samba. En champions du crossover, Verve poussa Gary Mc Farland à enregistrer un autre disque sur le même mode. La seule différence ? Il est mille fois meilleur. Soft Samba était d'une essence brillante mais trop volatile, The In sound parvient à l'équilibre parfait entre légèreté et substance et on quitte le registre un peu vain de la reprise savamment décalée pour entrer de plein pied dans le monde de Gary McFarland, un univers de musicalité et d'évidence mélodique dont le cerveau retrace indéfiniment les contours. A l'image de sa pochette pop (une peinture de Peter Shulman intitulée Fried Egg On A Polka Dot Tablecloth), la musique de The In sound, en apparence dévolue à l'accompagnement raffiné de la vie moderne, est en fait une vraie pièce d'art, à la fois enjouée et mélancolique, magnifiée tour à tour par la grâce aristocratique de la guitare de Gabor Szabo et le swing de Kenny Burrel. Pour faire bonne figure et dans la droite ligne de Soft Samba, McFarland transfigure le I can't get no satisfaction des Stones de la même manière qu'il à Mc Farlandisé les Beatles, mais l'essentiel est ailleurs, dans ces quatre compositions originales dont le bien nommé Over easy, dans le souple et amusant Bloop Bleep ou encore cette relecture du Here I am de Bacharach qui parvient à l'exploit d'être plus éthérée que l'original.
A la fin des années 60, Gary McFarland fonda avec ces deux fines épées qu'étaient Cal Tjader et Gabor Szabo le label Skye. L'aventure des trois mousquetaires dura un peu moins de deux ans. Le premier album du label fut celui de Cal Tjader, Solar Heat. Pochette luxueuse, velouté du son, raffinement d'une pop subtilement jazz latinisée, à moins que ce ne soit le contraire, l'album avait tout du manifeste pour le jeune label. Il renferme une perle, une composition originale d'un pianiste brésilien nommé João Donato alors émigré aux Etats-Unis et fidèle accompagnateur de Cal Tjader. En quelques mesures et notes d'orgues insaisissables les contours d'une mélodie sinueuse se dessinent en creux et donnent à son featuring des allures d'apparition paranormale. Je suis un peu lyrique et je peux bien être le seul à entendre ce que je décris : c'est Amazonas, un de mes morceaux préféré du grand Donato.